RENCONTRE AVEC
Greg Germain UN HOMME D'INITIATIVE


(propos recueillis par James Guiyoule et Laurent Simplice pour le journal de la NAME :l'Ouverture)

Il y a 2 ans déjà, lors de la commémoration du 150ième anniversaire de l'abolition de l'esclavage, 40.000 personnes se rassemblèrent à Paris pour une marche symbolique de la place de la République à la place de la Nation. Un succès considérable, témoignant d'une conscientisation grandissante de la communauté Noire vis-à-vis de son passé. Parmi les instigateurs de cette manifestation, un comédien et homme de théâtre : Greg Germain. Il y a 10 ans, il créa l'association CINEDOM+ pour la reconnaissance et la diffusion de la culture et de la création de l'Outre-Mer. En synergie avec la maison de production de Marie-Pierre Bousquet, AXE SUD, il monte en 1998 le T.O.M.A. (Théâtres d'Outre-Mer en Avignon) à la Chapelle du Verbe Incarné, avec la collaboration de Marie-Josée Roig, maire d'Avignon. Désormais, les artistes d'Outre-Mer ont la possibilité de se produire, de façonner leur talent en ce lieu, et non plus de façon sporadique, mais sur toute l'année : une avancée considérable !

L'Ouverture : Parlez-nous du combat que vous menez pour la reconnaissance de l'Outre-Mer.

Greg Germain : Il est le même depuis plus de quinze ans : faire sortir cette communauté du marasme dans lequel elle se trouve. Ce combat passe donc d'abord à travers le prisme de mon métier d'acteur, puisque j'ai toujours tenu à ne pas jouer n'importe quoi, que ce soit au théâtre, au cinéma ou à la télévision. C'est pourquoi, par exemple, dans la série " Médecins de nuit ", je revoyais très soigneusement le scénario, non pas pour qu'il ne m'arrive pas d'aventures qui pourraient arriver à un médecin noir, mais pour que justement il m'arrive des aventures qui peuvent arriver à un médecin noir. Cette idée très formelle des rôles que j'avais à jouer tient au fait que nous n'étions pas nombreux dans mon cas à la télévision française, et nous ne le sommes d'ailleurs toujours pas. C'est la raison pour laquelle avec les années on me voyait de moins en moins ; je faisais du doublage, métier que je continue à aimer, pour Denzel Washington ou Will Smith par exemple. Et puis j'ai écrit une série qui se déroulait en Guadeloupe et à la Martinique, qui a été sabotée par la télévision mais que l'on a tourné quand même.

L'Ouverture : Pourquoi cette quasi-inexistence de l'Antillais dans le cinéma français ?

Greg Germain : Parce que les Départements d'Outre-Mer ne sont pas affiliés au C.N.C. (Centre National du Cinéma). C'est l'organe juridique et moral qui a été mis en place en 1946 par le législateur, afin de soutenir le cinéma français. D'ailleurs heureusement qu'il a été créé autrement le cinéma français n'aurait pas existé devant le cinéma américain. Les bénéficiaires de la loi instituant le C.N.C. étaient donc les Départements français. Seulement la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, la Réunion ne faisaient pas partie des Départements français. Cette situation a perduré pendant très longtemps. Ainsi, un Antillais qui avait écrit un film, qui avait monté une maison de production ne pouvait pas recevoir de subsides du C.N.C. ; il était traité comme un étranger. Le C.N.C. avait bien un " guichet " étranger, seulement quand un Antillais s'adressait à ce guichet, on lui répondait : " non, on ne peut pas vous aider puisque vous êtes français ...". Alors je peux comprendre qu'à l'époque où il y avait quelques salles de cinéma aux Antilles-Guyane, le législateur n'ait pas jugé nécessaire de se pencher sur le problème. Maintenant il y a quand même 33 salles dans les D.F.A. (Départements Français d'Amérique) qui génèrent quelquefois 2 millions d'entrées, en tout cas au moment où j'ai remis mon premier rapport au C.N.C. en 1987. Ca a donc été un de mes premiers combats. Même si la loi a été changée depuis, dans les faits, le décret n'est pas encore appliqué, donc on a toujours beaucoup de mal à faire du cinéma (et il faut dire que ça arrange aussi les français...).

L'Ouverture : Concernant le spectacle vivant (théâtre, danse) ?

Greg Germain : On s'est aperçu chez nous que les structures n'étaient pas favorables au développement du théâtre. Qui dit théâtre dit d'abord diffusion, spectateurs ; or, malgré la tradition orale que nous avons, les gens répugnent chez nous à aller s'enfermer dans des salles où il fait chaud, pour voir des choses qui ne sont pas bonnes. On ne peut devenir fort au théâtre, comme dans tous les domaines, qu'en pratiquant énormément. Or quand quelqu'un aux Antilles ou à la Réunion joue une pièce quatre fois par an, il n'est pas fort : c'est un amateur. Quant aux écrivains de théâtre, quand ils savent qu'ils vont être joués quatre fois, ils n'écrivent pas. C'est normal. Donc il faut que le spectacle vivant d'Outre-Mer puisse s'exporter en France.

L'Ouverture : D'où la création du T.O.M.A. (Théâtres d'Outre-Mer à Avignon)...

Greg Germain : Tout à fait. Depuis de très longues années, j'écrivais à travers mon association qui s'appelle CINEDOM+, et qui regroupe des Guadeloupéens, des Guyanais, des Martiniquais et quelques Réunionnais qui ont du mal à s'exprimer en France culturellement, artistiquement. Il n'y a pas de spectacle vivant noir en France, pas de théâtre tenu par un directeur artistique noir, pas de metteur en scène noir. Pourquoi ? Moi je prétends qu'on le sait. C'est pourquoi je m'étais dit que la seule façon d'y remédier était d'essayer d'avoir un théâtre à Avignon. Donc je suis allé à la mairie d'Avignon afin de discuter avec madame le Maire. Evidemment ça a été un petit peu facile pour moi, on me reconnaît, les gens savent qui je suis, mais enfin il faut employer sa force ! Et donc j'ai pu obtenir à Avignon un lieu qui était une vieille chapelle abandonnée, et qui s'appelle la Chapelle du Verbe Incarné. Et puis j'ai décidé de recevoir une troupe de chaque département d'Outre-Mer pour qu'elle puisse jouer dans la longueur, à savoir 25 représentations pendant un grand festival, des pièces provenant des D.F.A. et de la Réunion. C'est là que le Ministère de la Culture a bloqué. Mais je l'ai fait quand même, avec mon propre argent, mes propres moyens, j'ai donc monté un théâtre. La première année, on a reçu quatre pièces, jusqu'à ce que l'Etat reconnaisse la deuxième année que c'était une bonne opération et consente à nous aider un peu financièrement, et ça continue. Pour battre cet Etat, j'ai employé la stratégie du " Blitz ", c'est-à-dire qu'il faut aller là où ils ne peuvent pas vous attendre. Dans la foulée du festival d'Avignon pour lequel j'ai tant de mal, j'ai fait un festival à Paris (à la Cartoucherie de Vincennes), en prenant les quatre meilleures pièces d'Avignon. Ca a très bien marché. On continue d'ailleurs cette année, avec sept pièces programmées pour l'instant.